Le Con-sommateur n'a plus envie ...

J'ai  plus envie. J'ai plus envie de me prendre le quart-monde dans la gueule  chaque fois que je mets un pied sur la Canebière à  Marseille.  Je  m'apprêtais à écrire une chronique rafraîchissante pour un magazine d'été  riant, bien décidé à taire mes énervements habituels. J'avais  pris de bonnes résolutions, rangé ma parano dans ma poche et mes colères  avec mes tenues d'hiver, au fond d'un placard. Je  m'apprêtais même à faire de l'humour. Quelquefois, j'y arrive. Mais voilà. Une randonnée pédestre éprouvante entre les  Cinq Avenues et le cours d'Estienne d'Orves a sapé mon moral et éradiqué  mes résolutions optimistes. J'ai  plus envie de relativiser. J'ai plus envie de faire de l'humour. Et j'ai  plus envie de subir ce cauchemar quotidien.  J'ai  plus envie de supporter toute la misère du monde à chaque coin de  rue.  J'ai  plus envie de slalomer sans cesse entre des culs-de-jatte mendiants, des épaves avinées et des cartons d'emballages de fast-foods abandonnés sur le  bitume chaotique du premier arrondissement. 

J'ai  plus envie de cette odeur de pourriture qui me saute à la gorge, de cette  odeur d'urine à tous les angles de traviole, de cette odeur de merdes de  chiens écrasées sur tous les trottoirs, de ces relents de transpiration et  de crasse sur les banquettes arrière du 41.   J'ai  plus envie de perdre des heures en bagnole dans un centre-ville laid,  dévasté par manque total de prise de conscience individuelle et  d'organisation collective.  J'ai  plus envie de voir ma difficile survie professionnelle lézardée par des  bureaucrates en R.T.T, assenant au petit peuple que la voiture est un luxe  inutile, eux qui n'ont sans doute plus pris un métro depuis des  lustres.   J'ai  plus envie de me retrouver sur le parvis de la gare Saint Charles à onze heures du soir avec mes jambes et ma mauvaise humeur comme alternative à  l'absence totale de transports en commun et à la présence suspecte de  rares transports individuels qui frisent l'escroquerie.  J'ai  plus envie.  

J'ai  plus envie de baisser les yeux devant l'indolence arrogante de jeunes  connards.   J'ai  plus envie de jouer les voitures-balais pour de malheureux touristes  étrangers bouleversés, fraîchement dévalisés par des crétins sans loi ni repère.  J'ai  plus envie de me retrouver à chercher des mots d'apaisement et à  soliloquer des propos hypocrites sur la fraternité et la tolérance lorsque  mes enfants se font racketter en bas de ma ruelle.  J'ai  plus envie de me laisser railler par ces troupeaux d'abrutis incultes, vociférant et bruyants au milieu des trottoirs qui n'ont qu'une douzaine  de mots à leur vocabulaire, dont le mot « respect » qu'ils utilisent comme  une rengaine sans en connaître le sens.  J'ai  plus envie de contempler mon environnement urbain saccagé par des tags  bâclés et des graffitis bourrés de fautes d'orthographe. L'illettrisme est  un vrai fléau, il plombe même l'ardeur des vandales.  Et  aussi... J'ai  plus envie de voir les dernières bastides mises à bas, les derniers  jardins effacés d'un trait négligent sur des plans d'architectes en mal de  terrains à lotir.  J'ai  plus envie de cette ville qui saccage son passé historique sous les  assauts des promoteurs (le comblement de l'îlot Malaval est une  honte).  J'ai  plus envie de cette ville qui perd sa mémoire au profit du  béton.  Et  encore...

  J'ai  plus envie d'écouter poliment les commentaires avisés des journalistes  parisiens en mal de clichés, plus envie d'entendre leurs discours  lénifiants sur la formidable mixité marseillaise. Elle est où, la mixité ?  De la rue Thiers au boulevard des Dames, la décrépitude est  monochrome.  J'ai  plus envie de traverser le quartier Saint Lazare et de me croire à  Kaboul.  J'ai  plus envie non plus de me fader encore et toujours les exposés béats de  mes concitoyens fortunés, tous persuadés que le milieu de la cité  phocéenne se situe entre la rue Jean Mermoz et le boulevard Lord Duveen. Désolé  les gars, le centre ville, à Marseille, c'est au milieu du cloaque, pas à  Saint Giniez. Tous les naufrages économiques de l'histoire récente de ma  ville tournent autour de cette erreur fondamentale « l'appréciation de la  haute bourgeoisie locale ».  J'ai  plus envie de ce manque d'imagination institutionnalisé, plus envie de  palabrer sans fin avec des parents dont la seule idée d'avenir pour leur  progéniture se résume à «un boulot à la mairie ou au  département».  J'ai  plus envie d'entendre les mots «tranquille», «on s'arrange», «hé c'est bon,  allez, ha» prononcés paresseusement par des piliers de  bistrots. 

 

J'ai  plus envie de ce manque de rigueur élevé en principe de  vie.  J'ai  plus envie de l'incivisme, plus envie de la médiocrité comme religion,  plus envie du manque d'ambition comme profession de foi.  J'ai  plus envie des discours placébos autour de l'équipe locale de foot en lieu  et place d'une vraie réflexion sur la culture populaire. J'ai  plus envie non plus de me tordre à payer des impôts démesurés et de subir  l'insalubrité à longueur de vie.  J'ai  plus envie de m'excuser d'être Marseillais devant chaque nouveau venu  croisé, décontenancé par sa découverte de ma ville.

 

Ma ville !  Et  pourtant, Marseille.    Pourquoi  j'ai plus droit à ma ville ?  

 

 

"Bien informés, les hommes sont des citoyens ,

  Mal informés ils deviennent des sujets". 

  (Alfred Sauvy )

 

 

 

Philippe Carrese est un écrivain français né à Marseille en 1956

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Commentaires : 1
  • #1

    Masticating Juicer (jeudi, 18 avril 2013 16:59)

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